samedi 20 mars 2010

Pour qu'il siège parmi les princes

Saint JosephJ+M

De la poussière il relève le faible,
il retire le pauvre de la cendre
pour qu'il siège parmi les princes (Ps 112 : 7)


Le carême est cette période privilégiée où nous pouvons, par la médiation, la prière, l’aumône, secouer la poussière qui nous colle à l’âme avec l’aide de Dieu. Nous y sommes tombés tous solidairement avec Adam, qui était argile animée par le Souffle de Dieu, et par sa chute a vu le pourcentage de poussière de son être croître dans des proportions alarmantes. Mais aussitôt que l’homme tomba, Dieu lui fit la promesse de son relèvement.
Le psaume 112 célèbre cette promesse et donne des détails passionnants, à lire sur plusieurs niveaux, polyphonie harmonieuse et paisible où s’entendent les voix de la terre, du Ciel, et du dessein de Dieu.

Le premier sens est littéral : l’homme est le faible par excellence, celui qui, mû par la force de la gravité, est toujours est attiré par le bas, la poussière, la terre d’où il fut tiré. Dieu, inlassablement, l’aime, ce qui lui permet, s’il en a le souhait, de se relever. A nouveau debout il peut retrouver la position de prière, les bras tendus vers le Ciel qui sera, il le sait malgré ses débilités, sa patrie pour toujours. C’est là qu’il siègera parmi les princes, les « premiers » au sens strict, c’est à dire les anges, créés avant l’homme, et surtout avec le Prince de paix, le Roi des Rois, Jésus Christ Notre Seigneur.

Dans une perspective mystique on trouvera encore bien des beautés - sources d’émerveillement -dans ces versets.
En ces jours de mars, on se souvient de Joseph, charpentier de Nazareth, que l’Evangile mentionne comme un descendant de David en Mat 1 : 16 : Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ.
Joseph et Marie, de la lignée de David, le roi-prophète étaient des princes. Leur compagnie est quotidienne pour le croyant par la prière et la contemplation. Marie nous donne accès à Jésus autant de fois que nous le lui demandons, elle nous Le donne en nous disant comme à Cana « Faites tout ce qu’Il vous dira » (Jean 2, 5). Ainsi, sans mystères ni miracles tonitruants, nous nous retrouvons dans le Royaume dès cette vie, siégeant au milieu des princes, redevenus princes nous-mêmes après avoir retrouvé notre noblesse, nous qui sommes fils de Dieu et non pas du Néant, de l’évolution absurde et aveugle ou du hasard.

On trouvera encore dans la voix liturgique des résonances de ces versets : de la poussière de son péché, triste flamme bien vite éteinte qui ne laisse que cendre et mort, l’homme est relevé par la main bienveillante de Dieu et sa propre volonté qui sait que Dieu n’est que pardon, pour être placé dans la compagnie des princes. Ce miracle intervient pour le chrétien autant de fois qu’il assiste à l’eucharistie. C'est le lieu où sa condition finie devient infinie en Dieu qui l’admet à son sacrifice en présence de la Cour céleste. Tout entière émerveillée, elle assiste à ce don capable de redire au Père dans les mêmes termes l’offrande totale du Fils à la Croix.

samedi 13 mars 2010

Cette huile fait de nous des princes

L'onction de Saul
J+M

Le fait est là, humble et inexplicable. La presse le rapporte abondamment : d’une icône représentant la Vierge Marie suinte de l’huile à Garges-lès Gonesse en région parisienne. Les commentaires des lecteurs visibles sur les éditions en ligne des journaux expriment dans leur grande majorité incrédulité et sarcasme, ils constituent une manifestation épidémique plus qu’épidermique, un prétexte à l’expression de la sévère christianophobie de cette époque.
Ce qui est frappant dans ce concert c’est l’incompréhension. L’idée même qu’une icône puisse représenter- et encore plus émettre- quoi que ce soit indigne ces contempteurs, qui saisissent l’occasion pour manifester avec une mâle assurance leurs certitudes inexpugnables. Quand celle-ci fait défaut, c’est l’insulte, la comparaison scatologique, la provocation gratuite. Encore une occasion de perdue pour eux de se remettre en cause et de faire preuve de cet esprit critique qu’ils recommandent furieusement aux autres.
Pourtant, il y a beaucoup à apprendre de cette petite icône de papier collée sur du bois, pour peu que l’on soit capable une certaine curiosité et non pas agité de convictions antichrétiennes pavloviennes.

Avant tout, il est bon de garder à l’esprit ce que représente l’icône. Hergé par la voix de son capitaine Haddock, au verbe haut a jadis remis en selle le mot iconoclaste et c’est heureux car ce terme bariolé est riche d’enseignements.
Iconoclaste
Les iconoclastes s’opposaient pour des raisons scripturaires à la représentation du Christ et des saints. Ils furent déboutés lors du second concile de Nicée en l’an 787 au motif que si le Christ s’est incarné, il est possible de représenter physiquement le Fils de Dieu, et de peindre les saints. Les ennemis des icônes n’ont malgré tout jamais cessé leurs offensives contre ces images vénérées en leur qualité de fenêtres ouvertes sur l’Invisible. Le culte qui est rendu ne s’adresse pas à elles (ce ne sont pas des idoles) mais à la Personne céleste qu’elles représentent. Leur fonction est essentiellement liturgique.
A ce titre, de pieuses traditions rapportent de tout temps que des icônes ont servi à la transmission de messages aux fidèles.
Ces messages sont essentiellement d’ordre symbolique, car s’ils peuvent avoir une vocation locale leur portée est universelle.
Les larmes, les parfums, les baumes, et même le sang comme à Syracuse où une image de la Vierge pleure régulièrement sont des symboles universels dont la compréhension est immédiate. On pourrait écrire des volumes entiers sur ces manifestations, mais est-ce bien nécessaire ? Le peuple de Dieu ne s’y trompe pas, comme le montre sa réponse fervente. Seul les ignorants et les audacieux se contentent de nier sans examen, pétris de certitudes et mus par le même esprit de dérision qui accable les miracles de Lourdes par exemple d’un mépris souverain.
Mais personnellement cette huile qui suinte dans une famille chrétienne de la banlieue parisienne me réjouit, et j’y vois dans les vacarmes assourdissant des catastrophes et des crises dont l’actualité est si friande une des rares bonnes nouvelles qui mérite d’être rapportée et commentée, un peu comme une fleur délicate qui aurait poussé entre les pavés gris dont notre quotidien (et l’enfer peut être au bout du compte) sont pavés.
C’est pourquoi, dans le but annoncé de ce blog qui est de prier, de respirer et de vivre, je ne me priverai pas du bonheur de respirer cet effluve peut-être venu du ciel, d’en rechercher le sens et les vertus, et d’inviter mes lecteurs à un pèlerinage du côté de l’Eden, lieu de la rencontre avec Dieu qui est si près, si proche que le voile qui nous en sépare devint de plus en plus ténu.
Une promenade rapide dans le jardin biblique nous montre diverses valeurs attribuées à l’huile, toutes bonnes à prendre. Je n’en retiendrai que douze, car ce chiffre est lui aussi symbolique, et je crois fermement que l’huile est plus que jamais nécessaire à cette époque marquée par l’ivresse de la déconstruction mais surtout meurtrie et laissée au bord de la route par toutes sortes de vendeurs d’idéologies plutôt frelatées.
Ne sommes-nous pas grâce à tous ces libérateurs des avatars de cet homme dépouillé par les bandits qui descendait de Jérusalem à Jéricho, et qui avait pour guérir besoin de l’huile et du vin que seul le Bon Samaritain – Le Christ lui-même, bien sûr- pouvait appliquer sur ses plaies.
Car qu’est-ce que l’huile, si ce n’est l’élément essentiel pour la confection du baume ?
Le Baume le plus précieux est celui du Salut qui a été versé par le Sauveur au Jardin des Oliviers. La simple mention des Oliviers renvoie à la valeur symbolique de cet arbre dont s’écoule cette huile de joie destinée à rayonner sur le front des rachetés du Seigneur, comme l’annonce le Psaume 23. Toute la Bible converge vers cette Bonne et Unique Nouvelle : Dieu nous crée et nous sauve en permanence. Qu’elle soit préfigurée dans l’Ancien Testament ou accomplie dans le Nouveau, cette nouvelle en informe chacune des pages.

Et ce baume est annoncé dès les origines, figuré de façon très spéciale par la Vie Fraternelle qui indique la paix et l’harmonie du paradis.

Oh! qu'il est agréable, qu'il est doux pour des frères de demeurer ensemble!
C'est comme l'huile précieuse qui, répandue sur la tête,
Descend sur la barbe, sur la barbe d'Aaron,
Qui descend sur le bord de ses vêtements.

Le Psaume 133 (Cantique des montées) donne une image exubérante et conviviale de cette joie en l’associant à l’huile qui dégouline sur la barbe d’Aaron, le frère de Moïse qui accompagna l’exode des hébreux. A ce titre elle est sacerdotale et signe de cohésion. Cette onction unit dans la joie une communauté autour de son prêtre pendant un long voyage initiatique comparable à la vie même, quelle belle image de l’Eglise préfigurée dans cette famille réunie pour un pèlerinage sous l’autorité d’un chef qui conduit dans la joie les exilés vers leur patrie future ! Le besoin de ce baume se fait chaque jour sentir de façon plus poignante. Une goutte symbolique surgit dans une famille chrétienne près de Paris ? Merci Marie ! C’est précisément ce dont nous avions besoin ! Le résultat, rapporté par une presse hostile mais médusée est que des chrétiens de toute confession accourent ensemble à Garges-lès Gonesse, sans parler de ceux qui ne croient pas et de ceux qui n’ont pas de religion. Tous repartent émerveillés. Cette huile est pour eux, et donc aussi pour nous, signe du Royaume.
Royaume qui s’instaure aussitôt que le Culte de louange et de reconnaissance est établi dans le sanctuaire des cœurs. On en voit l’image dans les nombreuses mentions de l’huile cultuelle rapportées par la Bible. Ainsi....

"le chandelier d'or pur, …. les lampes préparées, tous ses ustensiles, et l'huile pour le chandelier" (Exode 39-37)
Dans les livres de l’Exode et du Lévitique une double valence est accordée à l’huile : culte et bénédiction.
Le Culte à rendre à Dieu est représenté par les chandeliers d’or qui seront garnis d’huile consacrée. Cette prescription engage de son côté Dieu qui la rétribue en bénédictions pour son peuple. Cette huile qui sert à éclairer le sanctuaire apparaît comme la diffraction de la sainte présence de Dieu, la Sherina, ce qui l’ennoblit et la divinise. Or c’est exactement ce à quoi nous sommes nous-même appelés. Nous sommes, par l’effet du Salut accordé par le Sauveur, devenus nous-mêmes Temples, (1Co 6 :19) et cette huile est le Saint-Esprit lui-même qui nous arrache à notre condition de pécheurs et nous divinise. C’est Lui en effet qui nous fait passer des ténèbres du péché à son admirable Lumière.

La Lampe des vierges sages
On retrouve encore de l’huile dans la parabole bien connue des vierges folles vs les vierges sages. On sait que les vierges sages ont veillé pour attendre l’Epoux, le Bien Aimé, celui qui doit, in fine, épouser splendidement et pour l’éternité nos âmes. C’est l’huile qu’elles ont accumulée dans leur lampe qui les distingue des étourdies, vierges follettes qui n’ont pas su trouver ce précieux combustible dans lequel on a vu le signe des vertus, du baptême, ou encore des œuvres de foi. Personnellement je préfère, suivant en cela la spiritualité de nos frères orthodoxes, y voir une représentation de l’effusion du Saint-Esprit. S’il est nécessaire pour le salut que le doux hôte de nos âmes –souvenons-nous que la liturgie appelle « onction céleste le Saint-Esprit » - remplisse lui-même notre lampe, on comprend mieux l’urgence de la manifestation de Marie, qui symboliquement implore pour nous cette chrismation.

Et bien sûr la contemplation du mystère du mariage mystique des âmes avec leur Dieu convoque aussitôt dans le cœur du croyant le texte sponsal par antonomase, celui du Cantique, qui s’ouvre sur une déclaration sans équivoque : « Ton nom, une huile parfumée qui se répand (Ct, 1 : 3) ».
Oui, notre secours est dans le nom du Seigneur, ce Nom au-dessus de tout Nom, que nous avons plus que jamais, en cette époque guettée par la déchristianisation, besoin de proclamer, d’invoquer et de chérir.

L’huile, comme c’est le cas à Garges-lès-Gonesse provoque parfois d’extraordinaires surprises. Comme Saul, parti chercher ses ânesses qui s’étaient échappées reçut l’onction du prophète pour … régner sur Israël, combien partent vaquer à des soucis pas toujours essentiels avant de recevoir de Dieu un signe merveilleux et inattendu qui les instaure ou les restaure dans leur dimension de fils, de prêtres, de prophètes et de … rois ?
Samuel prit une fiole d'huile, qu'il répandit sur la tête de Saül. Il lui donna un baiser, et dit : l'Eternel ne t'a-t-il pas oint pour que tu sois le chef de son héritage ?

Car il y a une dimension sacrée et royale dans l’onction chrismale, et même si c’est de confuse façon, tout cœur y aspire. La nostalgie du Royaume est en effet profondément inscrite dans nos gènes spirituels. Créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, et capable de Dieu, il arrive à l’homme de se souvenir de cette lignée et de dire, comme l’enfant prodigue, « oui, je me lèverai, et j’irai vers mon Père »

Depuis Sarepta, on sait que cette huile est inépuisable, aussi inépuisable que nos besoins. (1Rois 17, 8-15)

Elie a trouvé aux confins de Tyr et de Sidon une veuve assez généreuse malgré son dénuement pour partager avec lui ce qu’il lui restait de provisions (de l'huile et de la farine) avant de mourir de faim.
Cette veuve, claire image d’une humanité dépouillée de ses richesses par la convoitise et le manque de solidarité, s’apprête à mourir quand survient l’homme de Dieu. De cette rencontre, de la foi qui jaillit naît la vie, et la vie en abondance : non seulement elle ne mourut pas, mais elle put manger avec son fils et le prophète pendant un an du contenu de ses cruches devenues cornes d’abondance. Quel programme pour une époque où, dépouillés de notre dignité d’enfants de Dieu, roués de coups et meurtris par tant de pseudo-libérateurs ou, pire encore, par un relativisme desséchant, nous sommes prêts à mourir de froid et de tristesse loin de notre héritage !
L’huile devenue abondante sauve clairement cette habitante de Sarepta. Son fils qui retrouve la vie marque la pérennité de la bénédiction reçue.
Aujourd’hui, cette même huile sourd d’une icône de la Vierge Marie, elle a pour vocation de nous arracher à la mort spirituelle clamée, martelée haineusement par les voix des prétendues "lumières" mais en aucun cas inéluctable. La faim, la soif, la solitude - terribles miroirs que nous tend l’ennemi pour nous arracher à la paix de l’âme et à la prière - sont définitivement anéanties par la rencontre avec l’Eglise (le saint homme de Dieu) et avec la foi dans une démarche de partage et d’abandon.

Il reste encore une huile suprême à évoquer dans ce très rapide inventaire, simple effleurement de la richesse biblique, c’est celle qui fait du Seigneur Jésus le Christ, l’Oint du Très haut. L’onction reçue par Saul, puis par David et tant d’autres princes n’est qu’une préfiguration de celle, définitive, que reçut l’Envoyé de Dieu en accomplissement de la promesse de relever l’humanité captive du péché. Le mot Christ, devenu si commun, si dévirtualisé à force d’être prononcé pas toujours avec respect, ne signifie pas autre chose. Le Christ est l’Oint, celui qui a reçu l’Onction définitive, celle qui sera communiquée à ceux qui croiront en Lui. Car l’Huile par nature se répand, se donne, s’écoule, elle n’a pas vocation à être stockée ni arrêtée dans sa course. Il en va ainsi de tous les privilèges que nous regardons parfois avec suspicion, en dignes héritiers d’un Adam devenu méfiant et calculateur à l’instigation du serpent dans le Jardin du Paradis.
Non, Dieu ne s’est pas réservé l’exclusivité du Bien et du Beau. L’acte même de la Création est une volonté de se donner et de rencontrer la créature sur son terrain, par l’amour, afin de la combler.
Non, Dieu ne se réserve pas le meilleur pour priver ses enfants de la connaissance ou de la liberté. Il a créé et mis dans nos cœurs ce à quoi nous aspirons. La Croix est la réponse définitive d’un Dieu attentif, qui se donne Lui Même en complète solidarité avec les plus faibles, les plus malades, les plus méprisés et avilis. Venu marcher sur notre terre, il a pris la place la plus humble, la plus méprisée, la plus rebutante. Qui irait de gaieté de cœur naître dans une étable un soir d’hiver au milieu des excréments d’animaux ? Qui accepterait de se laisser percer les mains et les pieds et de mourir sous la torture pour racheter au prix de toutes ses larmes et de tout son sang l’humanité enchaînée par l’ennemi de nos âmes ? Et ceci que pour ne parler que de son arrivée et de son départ !
Jésus le Christ, l’Oint du Seigneur s’est fait salut en acceptant d'être broyé, trituré même sur le moulin de la croix comme le sont les olives. Sa mort ignominieuse a fait de lui au plan symbolique l’huile inépuisable qui se communique et resplendit sur le front des rachetés, pour les introduire dans la vie fraternelle définitive, pour les combler en abondance, pour leur donner le nom qui sauve, pour en faire des princes. Marie sa mère, présente à la Crèche et à la Croix est intimement associée à cette œuvre de salut.
C’est elle qui a donné le jour à la Lumière, elle, la seule vierge sage, qui a rempli la lampe de l’humanité, qui a conçu le seul Culte parfait par son Fiat, écho respectueux et puissant du Fiat Lux des origines. C’est elle, mère attentive et généreuse, qui a reçu de Dieu l’huile qui redonne la vie à son fils (l’humanité) sur le point de mourir de faim. A Garges sur une icône, et partout dans le monde, elle ne cesse de la partager avec nous pour que nous soyons une communauté fraternelle en route pour l’éternité, pour que nous soyons rétablis dans notre vraie dimension de fils de Dieu.
Cette huile fait de nous des princes, laissons-la couler sur nos cœurs.
A la place de tes pères se lèveront tes fils ; sur toute la terre tu feras d'eux des princes.

IconeGarge-lès-Gonesse

dimanche 28 février 2010

Où il est question d'oiseaux, de ciel bleu, de mer et d'un peu de sang


J+M

C’est l’histoire d’une société de Goélands qui a perdu la mer et vit sur un de ces dépotoirs qui sont le revers de la médaille des paradis urbains. Peuplés de rats et de porcs, de chiens errants et de toutes sortes de vermines, ils nourrissent aussi ces oiseaux-là qui en sont apparemment fort aise.
Au début la transition entre l’Océan et l’immense tas d’ordures fut difficile pour les oiseaux. Certes il y avait abondance de protéines et autre rebuts recyclables, certes il y avait là des pitances inouïes et, disons-le tout net, savoureuses, que la mer jamais n’offrit à la gent pélagique : charognes, hamburgers Quik halal ou non, rondelles de mortadelle périmée, délicieuses carcasses en décomposition, passons. Le bec des oiseaux marins gardait cependant le souvenir des saveurs sauvages façonnées par les embruns. C’est donc lentement que l’habitude de vivre de la pêche, l’ivresse de suivre les barques des pêcheurs en tournoyant en groupe, les ailes déployées pour épouser le vent fut oubliée ; le confort et la chaleur du vaste dépôt firent le reste et notre colonie y prospéra. Il y eut quelques autres désagréments connexes …

Les ailes devenues inutiles s’atrophièrent, on s’en consola.
Les pattes durent s’arquer et se durcir pour fouir les masses en décomposition ; on en fit son affaire.
Les becs aussi se durcirent et prirent un aspect crochu semblable à celui des vautours. On en prit son parti.
Et pour finir, il fallut aussi consentir à voir les rats dévorer la plupart des nichées. En effet, en l’absence de falaises, les oiseaux durent apprendre à couver à même les immondices, pour le plus grand profit des rongeurs qui les peuplent. Il fallut aussi passer cela par pertes et profits, et même feindre d’admettre que le contrôle de la natalité était un progrès, signe de l’avènement de temps modernes, prospères et radieux.

Survint un jour un grand Goéland venu de la ligne d’horizon, qui se surprit et se désola de voir ses frères de race à cepoint diminués et enlaidis, si différents du projet des origines pour lesquels ils avaient été créés.
Informé de leurs coutumes, il versa tant des larmes au récit du destin des œufs dévorés que la colonie préféra ne pas lui parler des poussins qui l’étaient aussi. A leurs questions sur sa lignée il répondit sans hésiter, et grande fut leur surprise quand il les informa qu’il ne venait d’aucun dépotoir mais bien de la mer.
Et que mangeais-tu là-bas ? s’étonna-t-on.
Des poissons volants que j’attrapais en vol, leur fut-il répondu.
L’affaire fit grand bruit et provoqua un scandale médiatique sans précédent. Elle fut rapportée aux anciens qui la classèrent sans suite, ne sachant comment la traiter et espérant que le nouveau venu veuille agréer comme les autres les délices de l’ordure.

Mais le grand Goéland n’en fit rien. Loin d’adopter les coutumes de ses congénères, il se mit à leur raconter la mer.
Il faut cependant reconnaître qu’hormis quelques poussins personne ne l’écoutait. Il invoqua la noblesse des vastes oiseaux des mers, leur fit miroiter les récits antiques où pureté et virtuosité faisaient des soirs de tempête des moments de pure extase dans la lumière du couchant ; les hautes falaises pleines d’abris où nicher en toute quiétude, et même, pour porter le débat à un niveau qui puisse être entendu des nouveaux boueux, de la saveur des sardines et des crevettes arrachées à l’écume.
Bien peu l’entendirent.

Il parla de les conduire lui-même à la mer.
On lui rit au bec.

Il proposa de les porter un à un sur son dos jusqu’au rivage.
On ne voulut même pas en entendre parler. Pire, on commença de lui jeter des détritus, et l’un des colons les moins aptes à voler, l’un des plus obèses le pinça cruellement et fit couler son sang.

Il parla encore, rapporta de la mer des poissons fraîchement pêchés, ce qui n’émut qu’une vieille mouette déplumée qui se souvint de sa première saison sur une île battue par les vents il y a fort longtemps, car ces oiseaux ont avec les hommes le point commun de mesurer leur âge en décennies. Mais la colonie le traita de sorcier et de menteur et s’il ne périt pas ce jour-là c’est qu’il prit un essor que les autres ne purent suivre. Ils regagnèrent leur pays de remugles avec la satisfaction du devoir accompli.

A la consternation générale il était là le lendemain. Encore plus blanc. Encore plus décidé à leur parler de la mer, de sa lumière, et à les prier de renoncer aux remugles des détritus pour aller pêcher dans l’Infini.
Ils décidèrent alors de se débarrasser définitivement de l’Importun.
Feignant de l’écouter ils se ramassèrent en meute autour de l’Oiseau, le tuèrent et le dépecèrent sans pitié, allant jusqu’à absorber son sang pour ne plus laisser de trace. Cette fois on a gagné, on va enfin être tranquilles.
A peine une poignée de juvéniles qui avaient aimé l'écouter purent-ils récupérer qui une plume, qui un brin de duvet après l’horrible curée. Bouleversés, ils résolurent de fuir le groupe criminel à la première occasion.

Le lendemain, douze jeunes oiseaux blancs s’envolaient en hésitant dans la lumière de l’aurore tandis que les bulldozers s’avançaient vers le dépotoir où dormait encore, engourdie, le reste de la colonie .

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Autres roses du désert :

Psaume 91:3-4
Je dis à l'Eternel: Mon refuge et ma forteresse, Mon Dieu en qui je me confie!
Il te couvrira de ses plumes, Et tu trouveras un refuge sous ses ailes; Sa fidélité est un bouclier et une cuirasse.

dimanche 21 février 2010

Ce Dieu personnel et exigeant qui nous aime d'un amour fou.

Une terre aride, altérée, sans eau
J+M

Le carême est décidément, d’un point de vue spirituel, une époque bénie.
Jeûner peut dégager du temps, se priver d'un film libère environ 100 minutes pour autre chose. L'homme peut alors choisir de se dépouiller d’une partie de lui-même pour revêtir les richesses que Dieu lui propose. C’est le “secret” qu’exprime Marie dans le Magnificat. Pendant ces 40 jours, il prend une actualité sensible pour nous :


Il est donc avantageux d’être affamé, affamé de Dieu et de vérité, pour pouvoir être comblé puisque le mode d’emploi donné par Marie est clair : les riches sont renvoyés les mains vides et les pauvres sont comblés.
Donc, au désert où Dieu nous invite pendant le Carême, pas de riches, rien que des pauvres, des épris de Dieu, des cœurs qui le cherchent avec droiture et ne biaisent pas le pacte en exigeant que le dieu qu’ils veulent bien rencontrer soit semblable à ce qu'ils ont imaginé. Ce Dieu-là ne sera probablement qu’une idole faite de main d’homme, car notre Dieu est vraiment le Tout-Autre, celui qui ne peut être connu que s’Il lui plaît de se révéler.
Restons au désert, la Bible à la main (ou mieux encore dans le cœur, c’est là sa vraie place), car nous aurons beaucoup à découvrir en contemplant ce Dieu personnel et exigeant qui nous aime d'un amour fou.
Le livre de la Genèse nous a déjà permis de contempler la somptueuse beauté de l’acte créateur de Dieu tirant Adam de la terre, et lui insufflant sa vie par un baiser d’amour.
Cette relation d’amour est tellement ineffable qu’il serait folle présomption de l’imaginer si le texte antique ne nous y autorisait. Elle est d’ailleurs parfaitement inimaginable pour un cœur de riche, un cœur suffisant de certitudes sur l’origine de l’homme, son devenir comme espèce, son rôle (pas toujours glorieux) dans le parcours de cette minuscule sphère qu’est la Terre où nous habitons. Or le problème de nos cœurs gavés de certitudes, de préjugés et de science est qu’il nous est de plus en plus difficile d’accepter la simplicité de cette relation d’époux (Dieu) à épouse (âmes) qui est la noblesse de notre vocation et que le projet divin proposait dès l’origine. On sait aussi que c'est ce projet que le Christ est venu restaurer.
Nous -genre humain façonné par le Potier divin-, sommes donc appelés à devenir semblables à lui et à lui être unis par une vraie relation sponsale.
Et pourtant, entre la terre de l’origine et le souffle divin du but, nous choisissons presque toujours la première sans hésiter, un peu comme l’a exprimé un Michel Tournier en décrivant son Robinson irrésistiblement attiré par la boue au point d’y passer de longues heures dans une soue à la fois malodorante et fascinante.
L’avantage de revenir au désert, celui où Dieu nous envoie comme Osée envoya jadis son épouse pour parler à son cœur (Osée 2: 14) ; est que le repos et l’expérience d’un dénuement volontairement accepté nous permettent de retrouver notre Nord spirituel. L’âme qui décide de prendre un peu de recul pendant le Carême desserre ainsi les liens de ses occupations nécessaires mais tyranniques et retrouve d'autres priorités. Elle pourra alors accepter peu à peu d’être séduite par son Dieu et, sous la caresse des mains du potier divin qui lui insuffle son souffle elle pourra s’écrier :

Dieu, c'est toi mon Dieu, je te cherche, mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre sèche, altérée, sans eau.


La réponse de Dieu, son Esprit donné comme un souffle dans notre chair, donnera à ceux qui le recevront la joie de pouvoir dire avec l’épouse du Cantique des Cantiques :

Qu’Il me baise des baisers de sa bouche !

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3º rose du désert

Cantique des Cantiques 1 : 2

Qu'il me baise des baisers de sa bouche ! Car ton amour vaut mieux que le vin

Psaume 63. 2

Dieu, c'est toi mon Dieu, je te cherche, mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre sèche, altérée, sans eau.

Luc 1, 53


Il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides.

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jeudi 18 février 2010

Le pacte

Cathédrale de Saragosse
La Création d'Adam (Détail)
J+M
Carême, 2º jour


Choisir d’être au désert avec Jésus qui y prend des forces, c’est se préparer avec Lui à entrer dans une mission à laquelle notre condition d’humains nous prédestine. Tout à la joie de la contemplation de l’Esprit de Dieu en train de nous créer, il nous faudra aller plus avant, et passer ainsi de la contemplation à l’adoration, car c’est cette démarche qui nous fait grandir et devenir l’homme que Dieu pétrit chaque jour par l’action délicate de ses mains, action que certains appellent providence.
On a eu l’occasion sur ce blog d’évoquer la notion d’hypostasie, et on ne s’est pas effarouché de ce mot peu courant mais bien utile pour exprimer la juxtaposition de deux natures, celle de Dieu et celle de l’homme. Il concerne la double nature de Jésus Christ, vrai Dieu et vrai Homme.
Or ce remarquable privilège n’est-il pas déjà préfiguré dans la création d’Adam ?
En effet dans le baiser que reçoit la terre et qui anime l’homme -au sens strict, en lui donnant une âme- la nature divine et la nature humaine sont intimement liées dans un élan d’amour.
La reconnaissance filiale que devrait donc éprouver tout être humain au souvenir de sa création a été gravement blessée par le péché originel, on le sait. Et pourtant nous sommes toujours bel et bien appelés à devenir porteurs de Dieu, unis à Dieu, et la vie éternelle que nous attendons n’est rien d’autre qu’une restauration de cet élan hypostasique.
Bonne nouvelle : l’image et la ressemblance que Dieu a désiré inscrire en chaque être humain deviennent effectives dans le Christ qui les porte parfaitement et nous les restitue. En quelque sorte, le Christ est ce baiser d’amour de Dieu pour chaque homme qui nous rend notre liberté et notre vocation à être porteurs de cette double nature.
Au désert Christ se prépare à cette immense restauration car c’est en Lui que chaque homme renaît. Lui qui est l’amour de Dieu, il se fait le baiser créateur de Dieu pour chacun de nous. Et nous, sans lui nous ne serions qu’une terre rendue inanimée par le péché, le refus ou la simple ignorance.
Enfin si en toute rigueur la création eut lieu au Jardin, c’est souvent au désert que nous trouvons Dieu pour être par lui recréés.

Il y a toutes sortes de déserts et notre monde ne semble pas se lasser d’en produire de nouveaux, comme ces déserts urbains où les sourires sont si rares et les contraintes si fortes, ces déserts des campagnes déshumanisées et donc dédivinisées où les portes des églises sont fermées et les gens ne se connaissent plus, voire même ces désert des foyers où s’entassent des biens de consommation et se raréfient les signes de piété et d’amour.
Par chance, tout désert est propice au face à face avec ce Dieu qui nous aime d’un tel amour.
Moïse y a jadis rencontré un buisson ardent qui disait Dieu, définissant très nettement le pacte hypostasique : de même que le feu, -divin-, ne consume pas le buisson -terrestre- l’arrivée et l’installation de Dieu dans nos cœurs loin de les consumer leur restitue leur vraie dimension.
Cette règle est valable pour toute l’humanité : c’est dans nos déserts personnels, intimes, ces lieux où nous nous dépouillons de nos certitudes et de nos pauvres boussoles folles qui n’indiquent jamais le bon Nord, ces lieux de solitude et d’errance mais aussi de disponibilité que nous avons le plus de chance de trouver Dieu.

2º rose du désert :

je veux l'attirer et la conduire au désert, et je parlerai à son cœur.