Rien, cette écume, vierge vers ….
C’est à
Mallarmé, prince des poètes, que l’on doit cet octosyllabe qui désigne toute
son œuvre. Puissante intuition de l’artiste en qui, par brèves fulgurances, la
vie surnaturelle se dévoile, souvent à son insu, comme malgré lui. Il y a
de ces accointances dans la vie spirituelle. On sait que l’art rejoint le sacré
par intermittences géniales et que la quête des mystiques rejoint souvent
celle des poètes.
Rien donc. C’est tout notre trésor que
ce rien là, nous qui cherchons Dieu. Non point un rien lugubre
et déshonoré, mais un rien sonnant et tintant, un rien assumé,
joyeux, tonique, un rien capable de Dieu. Pas moins.
Ce rien là
est celui du Magnificat.
Il comble de bien les affamés
Renvoie les riches les mains vides
Nous dit Marie, parlant de Dieu.
Elle, la
Toute Sainte. Celle qui a tout donné, qui a donc tout reçu de Lui.
Et nous
voilà tout emberlificotés dans nos richesses maigrelettes, tels
des Shadocks de la vie spirituelles occupés à pomper sur la route d’un autre
monde. Nos riens sont connus, identifiés, catalogués : c’est exactement ce
à quoi doivent renoncer ceux qui font vœu d`être de Dieu, à savoir richesse,
puissance et gloire.
Or on a
vite fait de stigmatiser les riches. Proie facile pour la vindicte. Espronceda,
poète romantique espagnol, résumait en un raccourci tout à fait intéressant
tout un pan de la pensée chrétienne du Moyen-Age :
La richesse est péché
Sainteté, la pauvreté
(Y es pecado
la riqueza: la pobreza santidad)
Or c’est
aller vite en besogne que de rester dans le seul domaine de l'argent et des
biens : la richesse est ce qui nous possède et pas
seulement un compte en banque bien garni.. On peut être riche de
« sa » douleur, de « sa » souffrance, de « son »
savoir, de « son » expérience si cela nous occupe et nous offusque
sans cesse, et nous prive de la certitude de marcher avec Dieu. Si c’est le cas
cette étrange et triste richesse empêchera Dieu de nous remplir de la Sienne. A
l'inverse, on peut aussi nager dans l’opulence et rester absolument pauvre,
dépossédé de biens, honneurs et titres tels ces saints de lignée royale qui
sans cesser de régner ont préféré à l’éclat de leur trône celui de
l’autel. En France, St Louis et Ste Jeanne, en Espagne Saint Fernand, au
Portugal Ste Elisabeth, Ste Brigitte en Suède, St Edouard en Angleterre pour
n'en citer que quelques-uns, ont montré que cela était possible… Tant de
familles royales européennes ont eu leurs saints, sans oublier la Russie où une princesse, petite-fille de
la reine Victoria, a poussé la vertu jusqu’au martyre au début du siècle
dernier.
Ce rien qui nous occupe, on s’en doute, est à
conquérir de haute lutte. Ce rien-là est un horizon auquel on tend et vers
lequel on ne peut que marcher sans jamais l'atteindre. Et pourtant, qui d’entre
nous ne serre pas dans sa main comme un enfant revenant de la rivière les
quelques miettes d’un trésor pitoyable dont il se fait avare et riche, un
pardon refusé, un péché chéri, un souvenir ?
Sur la
route de la Terre Promise, comme les Hébreux guidés par la Nuée Sainte, nous
nous souvenons des oignons que nous mangions pendant notre esclavage. A
l’époque où nous ne Le connaissions pas, Lui qui veut tout pour nous.
Heureusement la vie est là, chemin de dépouillement qui démasque les
convoitises. A y bien réfléchir, qui accepterait froidement d’échanger la vie
éternelle contre le plat de lentilles des richesses et des honneurs ?
Il y a encore dans ce rien une
infinité de choses à méditer. La consolation de n’être rien s’ajuste
au bonheur de savoir que ce rien est choisi par Dieu,
aimé par Dieu, voulu par Dieu.
Ce Dieu qui avec une patience étonnante nous
a tissés brin a brin, d’abord physiologiquement dans le sein de notre mère,
puis spirituellement, au fur et à mesure que nous avons accepté d’être comblés
par lui. Ainsi, grandir en se débarrassant de ses certitudes, en admettant
qu’on a encore tant à apprendre de Celui qui est aux Cieux est une démarche
paradoxale.
Il y
a dans la noblesse de cette ambition un je ne sais quoi – un instinct de
baptisé ? qui fait que l’on sent que ce vierge
vers décrit par le poète est appelé par une Parole en qui est définitivement
toute la beauté de la poésie, et qu’un Océan en qui se trouve la Vie elle-même
appelle cette écume.
Notre rien aspire au Tout. C’est sa joie de
savoir que le Tout l'aime en retour et se veut donner à lui comme s’il n’y
avait au monde que notre petitesse pour Le recevoir.
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